Les histoires. Pour les enfants avant de s’endormir ou pour adultes, parfois pour tromper l’ennui, souvent pour créer des liens. Cet imaginaire populaire, objet de contes et de récits au coin du feu, témoigne de l’héritage d’un peuple et de son identité. Reproduire les bons usages, autant de rites qui permettent d’éloigner l’isolement, la pauvreté, la maladie ou la mort. Pour s’y prêter, quoi de mieux qu’un décor irréel en toile de fond, comme les falaises de Bonifacio ?

Au pays des sorcières et des morts

Bien avant que le catholicisme n’ajoute son lot de ferveur aux croyances locales, le surnaturel rythmait déjà le quotidien des Corses. Au nord et à l’est, on croit encore aux sorcières, « streghe », qui guettent les nourrissons la nuit pour les tuer en leur suçant le petit doigt ; quand elles ne célèbrent pas le sabbat, en dansant au milieu des tombes. D’ailleurs, on ne se promène pas près d’un cimetière la nuit. On risque une « imbuscada », un sort lancé par les esprits des morts.

La « strega » s’en prend aussi aux voyageurs imprudents. Son chef, le grand sorcier, « il stregone », a donné son nom au torrent d’Ostrigoni. Pour éloigner ces maléfices du berceau, la jeune maman aura à cœur de nouer sur l’épaule de son bébé une branche de corail ou de placer dans ses langes un morceau de chandelle… qui reste de la Chandeleur.

Dans le sud de l’île, comme à Sartène, les âmes des défunts en peine attisent encore les croyances, religieuses ou non. Chassées du paradis, elles tourmentent les vivants en attendant d’entrer en enfer, formant la « Squadra d’Arrozza » ou confrérie des morts. Elles se manifestent parfois pour annoncer un funeste présage à celui ou celle « qui en vaut la peine ». Il ou elle mourra dans l’année, tout comme la femme de l’agriculteur qui finit ses semis le vendredi !

Mauvais œil, bon œil et sainteté

Gare à « l’ochju » ! Le mauvais œil, cher aux populations méditerranéennes. Un mendiant contrarié peut vous en frapper. Rien de tel qu’une grand-mère pour vous en délivrer. Une « signadora », celle qui « signe » le mauvais œil, à l’aide d’une assiette creuse pleine d’eau, de quelques gouttes d’huile et bien sûr, d’incantations ancestrales. On peut aussi s’en protéger soi-même, à l’aide d’un porte-bonheur, ou d’un objet aux vertus magiques.

Parmi les plus célèbres en Corse, il y a « l’œil de Sainte-Lucie ». Aujourd’hui, il désigne l’opercule d’un coquillage nommé le « Turbo Rugueux », qui symbolise les yeux de ladite sainte. La légende veut que Lucie, une jeune noble de Syracuse, s’arracha les yeux et les jeta à la mer pour renoncer à ses prétendants et se consacrer toute entière à prier la Vierge Marie, l’implorant sans relâche de sauver sa mère d’une maladie incurable. Non seulement elle fut exaucée, mais elle recouvra la vue. Marie lui offrit de nouveaux yeux plus beaux et plus lumineux.

En Corse, Sainte-Lucie guérit ainsi les yeux, Saint-Pancrace les rhumatismes, Saint-Martin veille sur les vignes, et Saint-Érasme sur les marins pêcheurs. Sainte-Dévote et Sainte-Julie sont les patronnes de l'île. Pendant ce temps, dans les villages corses, où l’on croit aux énergies renouvelables, on lit également la bonne aventure dans le feu ou dans une coquille d’œuf. De toute façon, tout est écrit, dans le ciel azur de l’île. Et lors des phases de bonheur, protégez-vous de l’œil des jaloux !